Gastronationalisme D.Saillard
LE TEMPS Publié le 17 juin 2024
Quand la «défense du terroir» est instrumentalisée à des fins nationalistes
Le patrimoine alimentaire est devenu le fer de lance des mouvements identitaires à l'échelle européenne.Un phénomène décrypté par Denis Saillard, chercheur qui étudie le «gastro-nationalisme» depuis deux décennies.

«La volonté de se distinguer de l'autre est un réflexe anthropologique, et le nationalisme joue là-dessus»
rappelle l'historien Denis Saillard. — © Bert Hardy / Getty Images
L'Italie veut mettre un frein au Nutri-Score pour défendre son patrimoine culinaire. C'est aussi le cas de nombre de faîtières fromagères, qui oeuvrent pour que leurs produits soient exemptés du logo à cinq couleurs. Pendant ce temps, les réseaux sociaux voient l'émergence d'influenceurs défenseurs du terroir.
Autant de signaux faibles de «gastro-nationalisme» à l'échelle européenne, un discours que Denis Saillard, chercheur associé au Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, étudie depuis vingt ans.

Le Temps. Afin de freiner le Nutri-Score, le gouvernement italien de Giorgia Meloni a proposé d'amender sa constitution pour protéger les produits «qui symbolisent l'identité nationale».
En quoi la gastronomie est-elle un marqueur de l'identité culturelle et nationale ?
Denis Saillard. Pendant longtemps, la langue et la religion étaient les premiers marqueurs de l'identité culturelle.
L'exemple italien montre que l'alimentation et la cuisine sont devenues des critères d'identité importants.
C'est le cas en particulier depuis la fin du XXe siècle, avec la montée des nationalismes en Europe.
Alors que la langue et la religion sont connotées d'un point de vue politique – on peut vite passer pour un conservateur ou un réactionnaire –, la gastronomie paraît un thème anodin.
Beaucoup de gens voient dans le projet italien la défense de traditions marginalisées et de produits locaux qui s'oppose à la malbouffe.
Ce projet peut donc ne pas apparaître politiquement nationaliste, mais au fond, c'est bien de cela qu'il s'agit aussi.
Le Temps. Comment définissez-vous le gastro-nationalisme ?
D.S. Il s'agit de la défense des traditions alimentaires culinaires supposées réelles – alors qu'elles sont souvent «inventées».
Pas dans le sens où elles n'auraient pas d'existence, mais elles ne remontent pas à un passé si lointain que ça.
On croit que les costumes régionaux étaient communs au Moyen Age, alors que ce sont des mises en valeur qui datent du XIXe siècle.
C'est la même chose pour la musique, ou les traditions culinaires.
Quel est le plat national italien identifié par un étranger ou même un Italien? Des pâtes à la sauce tomate.
Or, jusqu'à la moitié du XIXe siècle, manger des pâtes était très rare dans le nord du pays.
Rappelons aussi que la tomate vient d'Amérique – aucun livre de recettes italiennes ne l'évoque avant 1800 – et que sa transformation en sauce ne se développe en Italie qu'au XIXe siècle.
Le gastro-nationalisme, c'est mettre en avant des traditions qui donneraient une identité à une localité, une région, une nation. Il fige les traditions, alors que l'histoire démontre l'inverse !
Le Temps. Ces discours sont-ils l'apanage de la droite conservatrice et identitaire ?
D.S. Oui, mais ils peuvent aussi être partagés par d'autres courants politiques.
La lutte contre la malbouffe et pour l'alimentation saine est présente dans tous les partis politiques, y compris de gauche ou écologistes.
Je pense d'ailleurs que d'autres partis que Fratelli d'Italia [parti politique italien d'extrême droite, dirigé par Giorgia Meloni] voteront pour cette modification de la Constitution.
La multiplication des discours de défense du terroir, ou de défense de produits locaux pour des raisons sanitaires ou économiques,
crée une porte d'entrée pour un renforcement idéologique du nationalisme.
Pour nous, historiens ou sociologues, il y a même une difficulté à distinguer le nationalisme culinaire d'un discours plus général.
Mais quand on lit les textes et les discours entre les lignes, on voit que le premier est fermé, et même offensif, vis-à-vis des cultures «autres».
Le Temps. Observez-vous un essor du gastro-nationalisme en Europe ?
D.S. Je ne pense pas que le gastro-nationalisme au sens strict, c'est-à-dire porté par des courants ultra-conservateurs ou d'extrême droite, soit en progression.
Il y a une certaine continuité, en Italie depuis l'unification de la nation en 1860 jusqu'à nos jours.
En France, on l'observe très bien à partir de l'affaire Dreyfus, avec l'essor d'un nationalisme de plus en plus marqué à droite et à l'extrême droite.
Ce qui est nouveau depuis trente ans, c'est que ce courant se conjugue avec d'autres préoccupations : écologie, lutte contre la malbouffe, défense de l'intérêt économique local ou national.
Le Temps. Les labels comme les AOC et les IGP visaient à sensibiliser le grand public.
Y a-t-il un revers de la médaille avec une instrumentalisation du terroir ?
D.S. A l'origine, ces labels ne sont pas du tout pensés dans un sens réactionnaire.
L'AOC prend ses origines dans les vignobles de Bourgogne de l'entre-deux-guerres.
L'idée n'est pas tant liée à la concurrence des vins étrangers qu'à la défense sociale des vignerons indépendants par rapport aux grands négociants.
Aujourd'hui, on multiplie l'usage du mot «terroir». Ce terme est pour moi une alerte dans la mesure où le terroir renvoie à la «terre».
Et l'extrême droite revient systématiquement à la notion de la terre et du sang des ancêtres.
Elle a compris qu'elle pouvait jouer sur ce levier et trouver des alliés.
Le Temps. Dans un contexte de commerce international, où l'Union européenne souhaite importer de la viande de la Nouvelle-Zélande,
n'y a-t-il pas tout de même une menace pour le patrimoine culinaire local ?
D. S. Oui, bien sûr. Un discours ne tient pas s'il n'y a pas une certaine réalité derrière.
Aujourd'hui, il y a effectivement une menace sur la diversité des produits du fait de l'industrialisation mondialisée de l'économie.
L'instauration de normes par l'Union européenne, sur le lait par exemple, ou sur les fruits et légumes par les supermarchés, peut également contribuer à une uniformisation de la production.
On détruit une partie de la richesse de l'alimentation et du goût du produit.
On peut néanmoins faire ce constat sans rallier l'extrême droite.
Le Temps. Dans le même temps, la mondialisation n'est-elle pas l'opportunité d'adopter de nouvelles pratiques culinaires ?
D.S. Oui, je pense même que c'est l'un des meilleurs antidotes au gastro-nationalisme: cette propension à la découverte de la cuisine exotique.
C'est très fort historiquement et ça remonte bien avant le XIXe siècle.
Des anthropologues ont déterminé deux attitudes devant une nouveauté culinaire – et cela se confirme aussi bien en Europe, en Inde, en Afrique qu'en Amérique du Sud.
Il y a d'abord ce qu'on appelle la néophobie, donc la méfiance, ou au contraire la néophilie, la curiosité.
Ce comportement dépend de l'individu, mais aussi de la culture, du milieu social. Et des habitudes alimentaires.
Il peut y avoir une résistance par rapport au goût, par exemple pour tout ce qui est épicé, en France. C'est moins vrai aujourd'hui.
Le Temps. Dans "Le Goût des autres" que vous avez cosigné, vous écrivez que l'individualisation d'un groupe social en fonction de son alimentation s'accompagne souvent du rejet de l'autre.
L'homme s'est-il toujours distingué de l'assiette de son voisin ?
D. S. Il y a deux choses.
Dans toutes les sociétés, dès l'Antiquité, on observe la volonté des classes aisées de se distinguer des plus pauvres par leur alimentation, car elle fait partie du comportement.
Il y a aussi une autre distinction, et cela nous ramène au gastro-nationalisme,
de la part de communautés vis-à-vis de leurs voisins, dont on moque les habitudes, au moins dès le Moyen Age – et à mon avis, sans doute avant.
Cela peut être très local : entre un village mangeur de haricots et un autre qui préfère les fèves, par exemple.
Un peu comme les rivalités entre les clubs de foot, même à l'échelle d'une ville.
La volonté de se distinguer de l'autre est un réflexe anthropologique, et le nationalisme (ou le régionalisme, comme la Ligue du Nord en Italie) joue là-dessus.
Pourquoi le fascisme de Mussolini a-t-il si bien fonctionné, malgré toutes les contradictions de son discours ?
Parce que c'est un discours qui s'adresse aux affects. Et l'alimentation s'ancre directement là-dessus.
C'est pour cela que c'est très dangereux. Et c'est pour cela que je m'y intéresse.